Friday, April 4, 2014

La construction mentale

J'écris ce billet pour le partager avec mon cousin et ma cousine qui sont à quelques heures du départ du marathon de Paris. Ce sera le premier marathon de ma cousine, et je voulais leur dévoiler ce qui marche pour moi, face à une épreuve d'endurance ou d'ultra-endurance.

Dans une certaine mesure, il me semble être un peu malade dans ma tête. D'aucuns diraient que l'admettre c'est à moitié le soigner, mais je n'éprouve pas le besoin de me soigner jusqu'à ce jour. Bref, dans ce sens, une construction mentale aussi extrémiste que la mienne ne marchera probablement pas pour tout le monde - mais je ne peux parler que de ma propre expérience.

Le mental est sans surprise une composante critique de l'effort d'endurance, dont l'essence est d'atteindre, jouer avec et repousser ses propres limites. Pour moi il constitue un tiers du bagage que l'athlète amène le jour de la compétition :
- 1/3 de passif (prédisposition, notamment cardiaque, aux sports d'endurance),
- 1/3 d'entraînement,
- 1/3 de mental.

Dans ma vision (toujours simpliste, le lecteur qui me connaît sourira), certaines courses longues sont donc divisées en trois parties, la partie toute simple au début, puis la partie où je joue la carte "entraînement", puis celle plus compliquée où il faut mobiliser le mental.


Concrètement le mental n'est à peu près qu'une seule chose : la force de ne pas abandonner. Eventuellement, sur une course plus courte, ne pas abandonner pourrait signifier garder l'allure fixée. Mais pour des courses longues où l'allure revet moins d'importance, il est même certaines fois utile de changer d'allure. Et c'est un des attraits du trail par rapport à la course sur route.

Les facteurs extérieurs

Le moyen le plus simple de ne pas se focaliser sur la douleur ou la fatigue est de penser à autre chose. Si je suis persuadé que je ne vais pas y arriver, alors je n'ai aucune chance d'y arriver. Voilà qui d'ailleurs s'applique à bien d'autres sujets qu'à la course à pied. Si je me plains (même simplement en moi-même) depuis des dizaines de kilomètre d'une douleur ici ou là, alors je crois que je tends à l'amplifier, à avoir encore plus mal, à ne voir plus que ça et me concentrer sur ma situation misérable. Et peut-être tous ces autres coureurs qui me doublent et sont tranquilles parce qu'ils sont dans une meilleure phase que moi, dur à avaler certaines fois. Tout comme, symétriquement, lorsque l'on croise le regard d'une personne qui a vraiment du mal sur un marathon ou plus, on éprouve une empathie sans limite, d'autant plus grande que l'on a déjà été à cette place. Ce regard hagard, incrédule, cette incompréhension...

Et donc ne pas y penser. Les paysages sont un moyen de s'évader. Les autres coureurs à côté, suivant le contexte (plus en trail qu'en course sur route) sont des partenaires qui partagent notre chemin et de simples mots permettent de se rassurer, de s'encourager, de s'entraîner. Les petits gamins qui tendent leur main pour qu'on leur tape dedans au passage vous redonnent 10 secondes, 1 minute. Les supporters que l'on connaît comptent double, triple ou centuple : la femme de ma vie, papa, maman, mes grands-parents... comment pourrait-on courir doucement ou pire, oser penser à l'abandon, alors qu'ils sont là ?

Il y a aussi ceux qui sont engagés sur la même course, qui sont devant ou derrière, et qui n'abandonneront pas. Certains que j'ai d'ailleurs peut-être enrôlés !

Il y a le copain avec qui je cours (Marc et notre objectif de 3:15 pour plusieurs marathons de Lausanne) - courir quelques dizaines de kilomètres avec quelqu'un, la plupart du temps en silence, c'est apprendre à se connaître beaucoup plus vite, beaucoup mieux, dans une toute autre dimension qu'un échange normal entre humains. L'effort prolongé est un lien particulier.

La musique est également dans mon cas une composante centrale, le choix de la musique relève d'une longue réflexion menée à l'entraînement : "cette année pour telle course je pourrais commencer avec ça, puis je verrais bien ça et quand je serai un peu moins bien ça passerait à ça". Elle n'est pas forcément omniprésente durant toute la course, et je l'enlève systématiquement si je cours avec quelqu'un, mais si je suis seul et que ça ne va plus, elle sera avec certitude un des outils pour me transporter ailleurs et certaines fois complètement relancer la course.

Au final, tout est bon pour trouver des sources extérieures de non-nombrilisme et de non-focalisation autour de ma petite douleur ici et là. Même les odeurs, le goût d'une boisson, tout y passe.

Les facteurs intérieurs

C'est avec les facteurs intérieurs que l'on rentre au plus profond de la psychologie de chacun. Il faut trouver la raison de continuer à courir, qui frise en ce qui me concerne avec le déni de réalité. Mais peut-être que c'est le cas de beaucoup de coureurs : comment trouver la force de courir quand on ne l'a plus ? Comment faire encore 40 kilomètres alors qu'on vient d'en faire 30 et qu'on a mal partout ?

Ma démarche est de parcourir le cheminement mental suivant, toujours le même :
- je me suis inscrit de mon plein gré,
- je me suis beaucoup entraîné,
- je suis là pour courir, pas pour pleurer,
- je suis encore capable, physiquement, d'avancer, sinon je ne me poserais pas de question,
- peut-être qu'à un moment je ne serai plus capable de l'effort physique et là je n'aurai pas le choix, je serai obligé d'arrêter,
- donc si je peux bouger c'est que je peux me rapprocher, même "infinitésimalement" peu, de l'arrivée,
- donc je m'en rapproche jusqu'à ce que je n'ai plus aucun choix.

Et voilà. Faire le choix de ne pas faire le choix d'arrêter ou d'abandonner, "quel que soit x" comme dirait mon copain Noureddine. Ce n'est pas moi qui ferait le choix conscient d'abandonner, il sera physique. Blessure immobilisante, étourdissement, effondrement. Aïe, ça y est, le lecteur a compris à quel point je suis malade, et jugera s'il est lui-même aussi inconditionnel de l'effort que moi, où s'il trouvera ailleurs des arguments pour continuer sa course. Une cause, une situation, un objectif. Mais pour moi, annuler complètement la possibilité d'abandon volontaire est simple, il suffit ensuite de s'y tenir. Je ne crois même pas que ce soit particulièrement difficile. Au lieu de me demander si j'abandonne ou pas, je cours. Ou je boîte les 9 derniers kilomètres (Saintélyon 2009).

C'est pour cela que j'ai parlé de construction mentale plutôt que de mental "tout court" : il y a un cheminement réfléchi qui m'amène à l'impossibilité d'arrêter tant que mes jambes sont capables d'avancer, ce qui, à ce jour, a toujours été le cas. Mais ne le sera peut-être pas toujours.

Des heures, des jours, des siècles plus tard (ou bien n'était-ce que quelques kilomètres ? finalement...), je franchis la ligne d'arrivée.

Tuesday, February 7, 2012

le moment clé

Mais qu'est-ce que je fais là ? A 6h30 du matin, par terre, par -12°C ? On dirait que la folie me guette. Ah non, ça y est. Je viens de passer de 12km/h à 0 en une seconde avec pour seuls airbags mon épaule droite et mes genoux. J'ai mal à l'épaule mais on dirait qu'elle bouge. J'ai mal aux genoux. Pourquoi il faut que je sois tombé sur les genoux ? Les mains ça aurait été mieux... Ah oui c'est cette poubelle à côté de moi, un fil de métal y est attaché aux deux bouts et je suis passé trop près, ridicule.

Et c'est maintenant le moment clé, celui où je vais choisir de continuer ma course ou de considérer que j'ai mon compte. Non je ne resterai pas par terre (mourir de froid ça ira) mais je rentrerai chez moi et retournerai me coucher ? De toute façon le monde entier est ligué contre mois. Il fait -8000°C, il fait encore nuit noire, les faiseurs de poubelles sont débiles et ils ont mis ce fil exprès pour faire tomber Etienne.


Ou alors... je suis ridicule avec ma chute idiote, j'en ai vu d'autres, je m'appuie sur mes bras pour me relever - aïe ça pince à l'épaule droite, ce cadeau là je vais le sentir pendant un moment... Aïe le genou gauche, on dirait qu'il va y avoir une bosse. Mal au genou c'est toujours grave... Enfin, le meilleur remède c'est de courir et finir mes 6 tours de la matinée.

Le moment clé c'est les quelques secondes dans lesquelles on choisit de ne pas se rendre à l'ennemi (ici, l'ennemi, c'est moi-même et la tentation d'avoir pitié de ma misère), où on va faire un effort presque surhumain pour se relever. Etre fort ce n'est pas ne jamais tomber, c'est toujours se relever. C'est ce qui fait de moi un homme ou au moins un homme en devenir.

Sous la douche ça pique, je découvre que j'ai saigné pas mal à l'épaule droite et au genou droit (pourtant il ne me fait pas trop mal celui-là), ça faisait longtemps que je n'avais plus eu d'égratignure sérieuse. Ca remonte à la Corse l'été dernier. Mais ça c'est encore une autre histoire, encore plus ridicule d'ailleurs ! Aujourd'hui, j'ai mal à l'épaule, mais c'est presque une fierté. Chute idiote, mais bonne reprise.

Success is the ability to go from one failure to another with no loss of enthusiasm.
Sir Winston Churchill

Monday, December 5, 2011

Saintélyon 2011

la chance de courir

On a fait la grasse matinée jusqu'après 10h : le départ de la course est à minuit, autant capitaliser. On prend un petit-déjeûner tardif. La pogne et le nutella c'est toujours le même régal, on a bien fait de venir à l'hôtel chez mes parents ! "On" c'est Nico, Diego, Krista et moi. Krista ne court pas, elle fait partie du staff avec papa. Ils vont nous conduire, nous supporter, prendre nos sacs, nous tenir informés pendant la course...

On se retrouve tout naturellement à parler de... course à pied, sans blague. Une vidéo des champions du trail. Et puis la météo. Là on redoute le pire - ils annoncent beaucoup de pluie, toute la nuit a priori.

Diego et Nico se demandent s'ils ne devraient pas compléter un peu leur équipement en vue de ces prévisions. On va aller faire un tour au spécialiste du coin, qui nous rafermit le moral. Diego lui prend une veste et moi des gants. Nico est un guerrier, besoin de rien. Je le force quand même a prendre ma veste de rechange, l'imprudent s'en allait courir toute la nuit sans veste.

Krista confectionne les 2 gâteaux des champions. Le soir on mange des pâtes, de la salade et les gâteaux. Je rassemble l'équipement - c'est toujours un moment sympa. J'ai bien tout, impeccable.

Diego dans ma chambre alors qu'on se prépare

David nous rejoint et nous nous mettons en route vers Saint-Etienne à 2 voitures - on est plus que l'année dernière. Et les deux nouvelles recrues, Nico et Diego, vont faire bien plus que de la figuration ! En chemin on trouve un accident assez grave sur l'autoroute. Chaussée glissante. Par moments il pleut beaucoup. Ca promet...

On arrive sans encombre. Nico montre son certificat en polonais aux organisateurs, ça passe sans qu'ils ne fassent d'excès de zèle, ouf. Il ne courra donc pas en catégorie randonneurs mais bien dans la même que nous.

Nous rejoignons Jean-Claude et ses amis et nous préparons tranquillement. Toujours un peu d'appréhension. Jean-Claude nous dit de nous dépêcher, c'est déjà l'heure d'aller au départ : cette année ils l'ont mis à 10-15min du parc des expositions, au stade Geoffroy Guichard. Comme ça on va de stade en stade, pour ceux qui connaissent les frères ennemis, ASSE - OL.

Jean-Claude essaie de dormir

Diego se rend compte qu'on va partir parmi les derniers coureurs, ça fait un peu loin des coureurs qui ont son allure ou disons, celle qu'on aimerait tenir au départ. Tout le monde encourage tout le monde. Il pleuvine, rien de grave. Et c'est parti, Saintélyon 2011 !

Diego et moi adoptons un rythme rapide, jusqu'à 12km/h sur cette partie plate. Les pulsations s'envolent. Mais c'est le jour tant attendu, et puis on ralentira quand on ne pourra faire autrement, le but est pour moi de finir "bien", et surtout mieux que l'année dernière, et pour Diego de se mesurer pour la première fois avec la distance de 68kil. 69 cette année !

Derrière, le groupe Jean-Claude se forme autour du patriarche et va rester bien solidaire jusqu'après le 20ème kil.

On double beaucoup. C'est assez vallonné cette première partie. J'ai beaucoup trop chaud, je pense presque m'arrêter enlever une couche. Puis on attaque les choses sérieuses, ça monte !

Au gré des montées, vers le 12è kil, je perds Diego de vue, je le vois un peu plus loin pendant un moment puis je ne le vois plus. Il s'envole vers un temps magnifique.

Il pleut à peine. On craignait nager dans la boue, là on en a maximum jusqu'aux chevilles, rien d'insurmontable. Devant et derrière le long serpentin des frontales, c'est magnifique, c'est la Saintélyon 2011. Chaque instant est une photo à prendre dans sa mémoire.

Je me retrouve tout seul au premier ravitaillement, 16ème kil, je ne le sais pas mais en fait Diego l'a quitté il y a une poignée de minutes. En tout et pour tout je prends un morceau de banane, pour l'instant j'ai suffisamment bu et pris un premier gel "antioxydant" tout à l'heure vers le 13ème. Ce genre d'appellation (antioxydant, coup de fouet, red tonic, energix...) fait sourire notre patriarche qui lui court surtout à l'eau.

c'est magique, pas de crampes

Bonne ambiance, quand on passe dans les villages les gens nous encouragent, certaines fois il y a des groupes qui chantent, d'autres avec des lumières, tous applaudissent...

Je vais me retrouver rapidement au point culminant, au 22ème. C'est beau, les frontales devant, les frontales derrière. On aborde les premières descentes, au début je vais doucement puis comme ça ne va pas trop mal, je décide de me laisser descendre - pas non plus trop vite, mais à un rythme sympa, qui me va bien à ce moment-là, même si je ne pense pas le tenir toute la course. Ca met un peu de variété.

C'est boueux, par endroits c'est quand même bien glissant. Au bout d'un moment je n'y fais même plus attention, ça devient un milieu naturel. La boue amorti un peu les chocs, ne glisse pas autant que la neige ou le verglas de 2010, c'est plutôt agréable sauf quelques fois où je perds presque l'équilibre.

Je me retrouve à Sainte Catherine avant d'avoir eu le temps de dire "ouf". Je bois, je prends quelques trucs salés, tout à l'heure j'ai l'impression que la banane m'avait un peu serré le ventre donc je n'y reviens pas. Passé Sainte Catherine je met de la musique. Moi et la musique pendant la course c'est toujours une constante.

J'envoie un SMS à David "un mot en b..." pour parler de cette boue qui est partout. Mes chaussures toutes belles sont toutes moches.

elles n'étaient plus comme ça

Tout va bien, les genoux et les hanches, mes ennemis de l'année dernière, ne sont pas au premier plan des préoccupations cette année. Je commence à avoir mal aux pieds, mal qui va augmenter toute la course - je n'ai probablement pas encore trouvé les chaussures idéales, les miennes sont peut-être un peu trop dures. Mais au moins je suis très stable. Dans l'ensemble ça va bien donc.

Premier panneau que je remarque qui indique le nombre de kilomètres restants : 45. Un gros marathon. Ca va tirer quand même, 45 c'est beaucoup ! J'arrive assez vite sur le ravitaillement de Saint Genoux, au 34ème, à mi-course donc. Sauf blessure je devrais finir, tout se passe bien !

Je bois puis je repars tranquillement. Je n'ai plus le rythme du début mais je ne m'en soucie pas trop tant que je garde un rythme correct : l'important c'est de finir "bien". Et je décide que je ferai un ravitaillement long et paisible au 45ème, pour faire le point, bien reprendre mes esprits. Longue descente jusqu'au 45ème en question à Soucieu en Jarest (entre les jarrets soucieux, les saints genoux et au 16ème un autre saint du jarret, ils n'ont pas choisi les noms de villes au hasard ici ! Toujours drôle !). Grosse pause donc, je discute avec des coureurs, je m'étire doucement les jambes, je lis un texto de David qui me dit "Yes! Comment va ?" et auquel je réponds "45. Ca tire. Vous ?" J'espère qu'ils vont bien les compères. Dans les mains de Jean-Claude ils ne peuvent qu'aller bien. En fait David ne va pas très bien mais à ce moment là je ne le sais pas.

Un coureur me dit que ça tire quand même, qu'il fatigue un peu. Je lui dis "on a fait les deux permiers tiers. Un tiers de passif. Un tiers d'entraînement. Plus qu'un tiers, le plus difficile, celui du mental". Il rigole. Moi c'est comme ça que je vois la course, avec mon esprit qui s'interroge tout le temps j'aime bien diviser et réfléchir à tout, mettre des jalons ici et là.

Le tiers du mental c'est le plus difficile mais je suis bien préparé et côté mental je suis a peu près invincible depuis que j'ai décidé, à la Saintélyon 2010, que "si je peux avancer, j'avance". Pour l'instant cette motivation ne m'a pas quittée. Toujours se rapprocher de la ligne d'arrivée. Si je n'ai plus les moyens physiques de bouger (blessure ou autre élément très grave) je n'aurai plus le choix, mais tant que je peux, la douleur éventuelle n'est que dans la tête. Il suffit de penser à autre chose. La chance de courir.

La chance d'être ici aujourd'hui. D'avoir passé une si belle année. D'avoir des amis dans la course. Mon cher Nico. Il va s'en sortir, il est costaud. Diego qui fonce et, je n'en doute pas, qui va faire un temps canon - son temps final m'impressionne, il va faire même mieux que je n'aurais imaginé. Jean-Claude qui nous a montré la voie de la course de très longue distance. David, la force tranquille, toujours de bonne humeur ! La chance d'avoir Krista et papa qui nous aident. Krista m'a bien mis mon dossard, je vois des coureurs sur lesquels le dossard s'envole presque, ça me fait rire. La chance d'avoir deux jambes, d'être en bonne santé, de pouvoir me lancer dans une si belle aventure. D'avoir évité une pluie torrentielle qui aurait été dure à encaisser. D'avoir un travail qui me permet d'être là aujourd'hui... la chance de courir. Quand j'en parle quelques heures après avec Nico, il rajoute la chance d'avoir des personnes bénévoles qui organisent la course et font un très bon travail.

ça c'est pas une course de fillette

Dur de repartir, je resterais bien dormir. D'ailleurs j'ai fait une pause quand même un peu trop longue, il faut quand même la terminer cette course ! Mal aux pieds mais ce n'est pas une raison pour avoir mal au mental. J'ai pris du thé en sortant, du coup je n'ai pas trop froid, c'est bien ces ravitaillements où vous pouvez choisir qu'est-ce que vous prenez, à quel rythme, avec des gentilles bénévoles qui vous servent. Bon certaines donnent du Red Bull, ça me fait un peu peur, c'est en tout cas pas pour moi. Pendant une course, je vais certaines fois jusqu'au Coca (je vais d'ailleurs en prendre tout à l'heure à Sainte Foy) mais du Red Bull euh...

Il ne fait pas trop froid, le soleil va pointer le bout de son nez. Le panneau qui indique qu'il reste 20 kils est là, il s'est fait attendre quand même le coquin. Mon GPS est légèrement en avance, jamais bien. Mais bon les anciens courent bien sans tous ces instruments qui ne servent au final pas à grand chose.

Grosse montée entre le 48ème et le 50ème, celle-là me casse bien les jambes, je décide d'alterner marche et course maintenant, au gré de l'envie : je ne suis pas épuisé mais cette année il faut finir bien, donc je vais m'en donner les moyens, pas puiser trop fort dans les réserves. Enfin c'est la descente vers le dernier ravitaillement ! Le 57ème ! Celui-là est spécial. Le jour se lève, on reprend des forces, on sait qu'il n'en reste plus que 11 ou 12 et surtout c'est juste avant la montée légendaire de Sainte Foy. Coca donc. Je m'arrête un moment, j'avais pensé m'arrêter même plus mais au bout d'un instant je me dis qu'autant finir, on sera mieux sous la douche et avec le t-shirt de finisher que dans un ravitaillement avec des pieds qui me cassent les pieds (oui c'est très fin comme blague).

David m'écrit un SMS qui me dit qu'il a eu bien froid et pensé abandonner, le pauvre. Je lui réponds de reprendre courage, que ça passera. Dans la montée j'en envoie un à Jean-Claude pour le prévenir que Sainte Foy c'est toujours aussi raide. Il n'aime plus trop les montées, l'ancien. Mais s'il y en a un seul dont on savait qu'il finirait sans l'ombre d'un doute c'est lui. Il l'a finie une année avec 40 de fièvre... Il va d'ailleurs laisser filer les jeunes impertinents dont Nico, qui ont de l'énergie à revendre.

adRunning : David, Jean-Claude, moi et Nico

En haut de la montée je vois un jeune coureur (plus jeune que moi ?) qui tombe sur ses jambes et reste accroupi. Je suis juste derrière lui donc je m'arrête et je le relève. Je le regarde longuement, pas qu'il nous fasse un malaise, et je lui demande si ça va. Non ça va pas, il aime pas ce sport, il aime pas courir autant, ses frères (c'est de famille la course chez lui, comme chez Nico) sont déjà arrivés, ils vont lui dire qu'il est toujours le dernier, il a mal aux adducteurs, il ne sait pas à quoi ça sert de courir, ça monte encore beaucoup ?

Bon, j'ai tout le temps qu'il faut, autant rendre courage à un p'tit jeunot - c'est marrant, pour une fois que ça m'arrive, après avoir couru 60 kils c'est moi qui en encourage un autre, je ne suis pas suspendu à un fil (le mental) en ayant tout le corps qui fait mal. Je lui dis qu'il sera content de finir, que la douche sera agréable. Que dans quelques centaines de mètres la montée c'est fini, il ne restera que le Pont Pasteur et ses quelques marches. Je lui dis de bien faire attention à ce que disent les gens sur le finish, du genre "plus que 2 kils" alors qu'il en reste encore 3 ou 2.5, ne pas croire les passants, seulement les panneaux. Ca m'est arrivé en 2009 et en 2010 donc je sais, le public croit te faire une faveur en te disant que tu y es mais c'est l'effet exactement opposé. Mais ils sont là pour t'encourager, c'est l'essentiel. Je lui dis que si on a de la chance ils ne nous ont pas mis trop d'escaliers à la descente - c'est le cas d'ailleurs ! Tiens, on voit le panneau des 10 kils. C'est que c'est bientôt là !

Je reprends la course (on marchait tout doux avec le p'tit jeunot), je descends donc. Et me voilà sur le plat. Le finish, long et monotone, qu'on appréhende tous. Mais cette année je suis bien ! Je cours jusqu'à cette photographe qui me dit "plus que 5 kils". Réflexe immunitaire, je n'ai pas vu le panneau, elle me dit des bêtises, comme d'autres. Mon GPS serait plutôt de son avis d'ailleurs. Mais bon je n'ai pas vu le panneau, le seul indicateur qui me donne des certitudes. Je cours puis au bout d'un moment je me dis que le panneau en question (5 pour l'arrivée, vous suivez ?) est long à venir. Très long !

5
il était où le coquin ?

Et ben tant pis, je marche jusqu'à le trouver celui-là, je ne suis pas pressé, je vais de toute façon faire plus de 3h de mieux que l'année dernière, alors il vient quand il veut, quand je le verrai je relancerai pour le finish.

Il ne vient pas et ne viendra jamais, Diego m'expliquera qu'il était un peu dur à voir à côté de la photographe qui disait bien "5 kils"... Je tourne au bout de la Confluence et là je sais que je l'ai passé, ça alors. Je vois l'objectif, je reprends la course, très drôle cette surprise, et très bonne pour le moral ! Tout ça me laisse une bonne marge de progression pour l'année prochaine. Je ris de mon incrédulité qui me vient de mes expériences passées, il faudrait voir à pas devenir un vieux soupçonneux quand même.

Je me remets donc à courir, bon rythme car cette fois j'arrive et j'en ai quand même bien gardé. Le Pont Pasteur, je grimpe et descends les escaliers avec une facilité qui m'étonne. Le mental a bien fonctionné mais là c'est quand même l'entraînement qui parle, ça fait plaisir. J'encourage ceux que je double et qui me paraissent mal en point ou un peu refroidis. J'ai de l'énergie, j'essaye de leur en donner un petit peu, ça ne peut pas leur faire du mal. Enfin toujours un peu, parce-que je les dépasse, mais ils ont couru tout ça, se faire dépasser par un coureur c'est pas le plus grave.

Et le finish, je sais que Krista m'attend pour courir un bout avec moi, je pensais qu'elle viendrait jusqu'en bas du pont mais elle est un peu plus loin, elle me dit bravo. J'accélère, je visualise l'arrivée, je suis assez facile ! Belle année !

Et m'y voici ! Papa me prend en photo et m'encourage, Diego me tape dans la main, l'euphorie !

Exactement l'objectif que je m'étais fixé, arriver en ayant profité de la course de bout en bout, la tête dans les étoiles. Très mal aux pieds mais peu importe, maintenant je l'ai fait, mon grand-père n'en croira pas ses yeux et ses oreilles, plus de 3h de mieux que 2010. Vivement l'année prochaine !

9:17:12:73.

la chance de courir

Nico arrive en 10:46:59:79, en forme !

Diego était arrivé bien avant moi en 06:59:56:59, il a joué avec la barre des 7h et il a gagné.

Jean-Claude arrive en 11:06:25:67.

serial finisher

David, c'est plus dur. Il fait ce qu'il appelle très justement une "Friedli 2010". Il s'agit de passer les 12h30, et donc la course ne devient qu'une grande bataille avec soi-même, avec son propre mental. Votre corps vous crie d'arrêter à chaque pas mais vous trouvez quelque chose pour lui dire que l'esprit est le maître. Le corps est le moyen. 12:36:41:19.

Il arrive le sourire aux lèvres, on l'a tous fait. Nous en sortons grandis. Fiers d'avoir partagé cette expérience.

David au mental

Plus que jamais, après cette année qui se conclut si bien, j'ai hâte d'être à la Saintélyon 2012. Peut-être que cette fois il s'agira d'aller jouer avec certaines barrières de temps !

Wednesday, November 30, 2011

La Saintélyon 2011 sur le papier

J'ai préparé la Saintélyon 2011 beaucoup mieux que la 2010. Voici un tableau qui ne tient compte que de la course (donc hors randonnée & vélo).

SaintéLyon Training by year
Sept 1st to Nov 30th 2011
Sept 1st to Nov 30th 2010
Count
48 Activities
28 Activities
Distance
643.11 km
263.23 km
Time
63:39:10 h:m:s
27:09:02 h:m:s
Elevation Gain
9,003 m
3,376 m
Avg Speed
10.1 km/h
9.7 km/h
Avg HR
149 bpm
155 bpm
Calories
34,826 C
12,235 C

Trois fois plus de dénivelé. En moyenne légèrement plus rapide mais avec un coeur légèrement plus lent. Presque trois fois plus de kilomètres.

Tout va bien donc... sur le papier...

L'échéance se rapproche, je n'irai courir qu'une dernière fois demain (Jeudi 1er Décembre) ou Vendredi et seulement 3-4 kilomètres.

Le Samedi 3 au soir, c'est parti ! Un an d'attente, pratiquement un an d'entraînement vont se concrétiser en une nuit, avec un seul objectif : être en meilleur état que l'année dernière.

Wednesday, November 2, 2011

Lausanne Marathon, 30 Octobre 2011

courez avec moi

Ca y est, on est dimanche matin. Petit déjeuner spécial (Gatosport et boisson d’attente, comme les pros), puis lente préparation : peut-être un des meilleurs moments, assembler tout cet équipement. C’est plus excitant pour un trail mais pour un marathon c’est quand même sympa : la ceinture porte-dossard avec ses 8 gels : des petites doses d’énergie que je vais prendre tous les 5 kils – un « kil » : un kilomètre, l’élément de base de la course à pied, ce dans quoi je baigne depuis plus de deux mois d’entraînement intensif. Les kils 1 à 25 je les connais, ce sont mes amis. Les suivants… c’est ceux avec lesquels il faudra se battre. Rien ne dit que j’en sortirai vainqueur, ni aujourd’hui, ni la prochaine fois. Je le sais de mes courses précédentes, encore jamais abandonné – bon atout mental – mais parfois… boîté, marché, pleuré comme une fille…

La préparation donc : la crème pour prévenir les ampoules. Heureusement que je la mets, à la fin de la course mes pieds sont bien entamés, probablement la vitesse élevée et le fait que c’est intégralement du goudron). Les comprime-mollets comme les pros. Deux couches fines en haut – j’ai peur d’avoir froid sur la durée, rétrospectivement je n’aurais dû prendre qu’une couche.

Mes chaussures, l’équipement le plus important. Pas trop vieilles, pas trop neuves, elles sont à point. Samsung pour la musique. La montre GPS dûment chargée, qui va me dire à chaque instant si je suis « dedans ou dehors ». L’objectif, 3h10. Je sais quelle allure ça veut dire, 4min30 au kil. Sauf évènement hors de mon contrôle je tiendrai l’allure pendant le premier semi. Après… qui vivra verra. Je mets des vêtements par-dessus pour me tenir au chaud jusqu’à l’échauffement.

Tout au long de cette préparation je redonne quelques conseils à Krista, je lui souhaite bonne chance pour son premier semi-marathon qu’elle va courir à 13h30. Elle m’encourage et voilà qu’il est temps pour moi de descendre vers la place de Milan d’où je vais partir à 10h10. J’y descends à pied très lentement, je me concentre. Au fur et à mesure il y a de plus en plus de monde. Je salue et encourage Marc, un copain de Diego avec qui je me suis entraîné. Marc vise 3h15 : presque comme moi ! Il est camerounais, quand on le voit on sait qu’il est fait pour la course. Born to run. Diego c’est pareil. Il vise 1h24 au semi – et il va les faire.

Quelques foulées pour s’échauffer, tout doucement, en restant un peu dans ma bulle, un rapide coup d’œil sur la montre pour apprendre ce que je savais d’avance : les pulses sont bien au-delà de ce qu’elles devraient être à cause de la tension du moment. Une pulse (on espère en avoir plus d'une tout de même) c’est une pulsation cardiaque, un autre élément que je connais bien. Si tout va bien le marathon va se faire entre 160 et 180 pulses : ce qu’on appelle la résistance dure. A la fin du marathon si j’ai du mal, si je décroche, on aura un phénomène de dérive cardiaque : je continuerai à battre rapidement mais pour une allure moindre. C’est commun, et frustrant, le lot de ceux qui n’atteignent pas leur objectif.

10h04, je vais rejoindre mon bloc de départ. Le premier. Les africains, qui règnent en maîtres, qui vont gagner, c’est écrit d’avance, puis les tout bons, puis les comme moi : ceux qui visent entre 3h et 3h30, qui se sont entraînés sérieusement, qui on l’espère savent dans quoi ils se lancent – mais le sait-on jamais en fait ?

On attend, la tension monte, les pulses sont ridiculement hautes (à la limite c’est pas mal, ça me garde échauffé, dès le premier kil il va falloir aller vite), on compte à rebours… et c’est parti, Lausanne Marathon 2011, pour le meilleur et pour le pire.

Je me suis placé entre le meneur d’allure 3h et les meneurs 3h15. Un meneur a un drapeau dans le dos (ou dans d’autres course des ballons à l’hélium) pour être bien visible, et un groupe se forme autour de lui. C’est un coureur très expérimenté (le meneur 3h a un record de 2h21min…) qui va courir de façon régulière et amener à bon port ceux qui seront assez braves pour rester accrochés. Un jour je suivrai peut-être un meneur de 3h.


Là je le regarde s’envoler, je le vois de plus en plus loin pendant les 5 à 7 premiers kils, pas raisonnable pour moi. 4min30 au kil, je fais en sorte d’être dedans mais surtout pas trop vite, partir vite c’est mal finir. L’échauffement et la tension du départ font que je n’ai pas de mal à me porter à l’allure désirée, c’est bien. 5ème kil, premier gel et verre d’eau (ils vont toujours ensemble), pris assez vite mais pas trop, je n’ai jamais encore eu de problèmes d’estomac pendant les courses mais un jour ça arrivera forcément, comme tous les coureurs.

Me voici sur ce tronçon que j’ai bien travaillé, jusqu’à Dézaley (mi-chemin entre Lausanne d’où je pars, Vevey où je vais, pour revenir jusqu’à Lausanne ensuite, Jérôme dira poétiquement : pourquoi tu as fait demi-tour ? Tu avais oublié quelque chose ?). Sur ce tronçon connu, je reste dans l’allure et quand viennent les 10 kils, deuxième gel et verre d’eau, je me permets d’accélérer un peu, histoire de me dire qu’aujourd’hui c’est bien la compétition.

On passe Dézaley en trombe, ça va très bien, mais c’est normal à ce stade, ne pas accélérer outre mesure, sinon on finira mal. Me voici sur la partie que je connais moins bien, que je n’ai faite qu’en vélo ou voiture (oui c’était plus facile). Je me rends compte que comme disent les anciens il ne faut pas croire tout ce que l’on raconte, j’avais lu 60m de dénivelé mais c’est bien plus du double (au final, 147+ et 179- car on part de la place de Milan, plus haut qu’Ouchy où l’on arrive). Le dénivelé, a priori, c’est mon ami aussi cette année, préparant en même temps la SaintéLyon 2011. J’arrive à garder le rythme, le 15ème passe, on monte avant Vevey puis on y descend.

Et là c’est magique, il y a foule. Beaucoup d’enfants qui tendent la main et vous tendez la vôtre, des beaux moments. Le ciel s’est dégagé. Les jambes tiennent. Au kil 18 les voici, ces extra-terrestres qui sont déjà en sens inverse en train de rentrer. Les africains, intouchables. Très loin derrière, les tout bons. Les premières filles aussi. Puis le drapeau des 3h avec son groupe de guerriers, il y a pas mal de monde, ils s’en sortent pas mal.

Sur mon dossard est écrit mon prénom, et comme nous sommes dans les premières centaines de coureurs le public nous encourage à plein poumons, « Allez Etienne » partout, ils sont frais, tout comme nous dans ce début de course. Et m’y voici, au split, 1h34m10s, impeccable, je suis complètement dedans. Le split : le kil 21, la moitié. Si je fais le deuxième semi plus vite que le premier (la situation idéale) on parle de negative split, dans le sens inverse on parle de positive split (la situation commune, où le coureur faiblit).

Ne pas s’affoler, oui c’est bien, mais c’est bientôt, dans 5 ou 6 kils, que la course va commencer. On tourne et on continue donc en sens inverse. Cette fois je vois les coureurs qui sont derrière moi. J’essaye de me dire que le drapeau des 3h15 « est quand même loin derrière ». Jeune présomptueux. Marc est dans le groupe, je l’encourage, il m’encourage, ça va bien pour lui et moi ! J’ai l’impression de flotter, le plus beau moment de la course, kil 22 à 24, c’est l’euphorie. On tape dans les mains des enfants.

On monte à la sortie de Vevey, le kil 25 va pointer le bout de son nez, on va commencer à discuter, à savoir qui est marathonien ou pas. Et ça va être dur. Ce dénivelé qui ne me casse pas complètement les jambes m’use trop vite, je le sens bien. Le voici le 25ème, un gel, un verre d’eau. Côté nutrition je fais bien attention, je sais que ce sera assez, trop bête que la défaillance vienne de là. Rétrospectivement, et vu la chaleur relative, peut-être que j’aurais dû boire un petit peu plus d’eau tout au long de la course. Mais ça va bien de ce côté-là.


La bataille commence. Je suis indemne jusqu’au 26-27ème et passe les premiers coureurs qui ont des défaillances. Tout le monde peut en avoir, même ceux-là dont certains pensaient peut-être prétendre à un top 10… C’est le marathon qui décide, pas le coureur.

Je sens que je ne vais pas pouvoir tenir l’allure. Je m’accroche jusqu’au 30ème, peut-être n’est-ce qu’un passage à vide, ça arrive. Et non, au 30ème c’est bien pire. Impossible de garder l’allure. Nous sommes beaucoup à ralentir d’ailleurs. D’autres à défaillir, c’est-à-dire soit marcher, soit carrément s’arrêter, parfois même vomir… J’ai mal, ils ont mal, c’est dur de voir cette peine dans les yeux des compagnons de route, ceux qui sont obligés de marcher. Très dur. On essaye de les encourager au détour d’une respiration, on tape dans les mains, mais on sait que c’est dur… on espère que le public, toujours nombreux partout, les encouragera et qu’ils auront la force de finir.

Je suis forcé de ralentir, 3h10 ce n’est pas pour aujourd’hui. Pas assez d’expérience. On va faire 3h15, ce que je disais à tout le monde qui me semblait raisonnable. Mais je sais très bien, pour l’avoir lu plusieurs fois dans les récits des coureurs, que le meneur d’allure va passer très vite et que je n’ai pas beaucoup de chances de rester accroché au train.

Je ne l’attends pas, surtout pas. Je refuse de regarder derrière moi, ça me ferait mal trop tôt et ça me ferait perdre du temps ou au moins du mental. Donc je refuse de penser à quand il va me rattraper. Le plus tard possible.

Et il arrive bien trop tôt, avec son groupe de coureurs. Pas beaucoup de jeunes, c’est plus des coureurs expérimentés, la sagesse. Il arrive et on est au 35ème. Il n’y a plus qu’à s’accrocher, c’est un tout petit peu plus facile que tout à l’heure quand je courais avec d’autres compagnons d’infortune qui ralentissaient aussi. Donc je reprends un rythme acceptable. Comme toujours dans ces moments-là, chaque pas est une course entière, ça fait mal.

Je reste avec le groupe jusqu’au 36ème, mais de nouveau impossible de continuer. Si le marathon s’arrêtait au 37ème ça serait peut-être pensable, là il nous reste 6 kils…

Cruelle désillusion (ce n’est pas non plus la fin du monde mais c’est dur), je vais faire la course derrière les 3h15. Dans le dos du meneur il y a écrit en gros 3h15. Que je ne ferai pas, que je vois s’éloigner de pas en pas. Le supplice (n’exagérons pas, disons la peine, mais… c’est dur) est assez long car mine de rien j’arrive à tenir une allure pas trop horrible, donc jusqu’aux feux de Pully, au kil 41, je verrai le meneur de plus en plus loin devant.


Plusieurs années de course à pied, 2 mois d’entraînement intensif pour le voir s’éloigner tranquillement. J’ai de la chance, pas de défaillance comme ce coureur de mon âge que je passe vers le 38ème qui est en train de s’arrêter, je connais son regard désemparé, le même état d’esprit que moi en Décembre 2010 au 45ème de la SaintéLyon : un grand « pourquoi ? ». J’espère qu’il a pu repartir. Ah ce regard… dur.

Je n’en suis pas là mais je suis quand même en train de sombrer, perdre des minutes. Il va falloir tenir jusqu’au 41. Je les attends ces panneaux jaunes qui me disent 38, 39… je regarde la montre. 39, dernier gel, dernier verre d’eau, y’en a marre de devoir passer du temps à prendre ça mais si je ne le prends pas je le paierai bien cher. Ca va un peu mieux, je stabilise mon allure, qui est devenue lente par rapport à l’objectif, mais j’arrête de ralentir.

40. Il va falloir remonter vers les feux entre Pully et Lausanne. La longue ligne droite qu’on connaît tous bien. Le test. Passé 41 je serai dans les derniers instants, je finirai, on ne fait pas 41 pour ne pas faire 42.195. Mais avant c’est le test, marathonien ou pas, à défaut de 3h10.

41. J’entends au loin le bruit de l’arrivée, le vacarme de la musique et des speakers. A travers ma musique à moi. C’est bientôt là. Les feux, enfin. Et on tourne à gauche pour descendre. Et on reprend le long du lac et voici les 500 derniers mètres. Je n’arrive pas du tout à accélérer, ça sera juste pour les derniers mètres, le tapis orange, les 195 des 42.195.

Et voilà, le finish, je vois en grand le chronomètre de la course qui m’indique que si je vais très vite ça sera moins de 3h20. Toujours bon à prendre, c’est de toute façon bien mieux que mon unique temps précédent de 3h39min44s.


3h19min47s, 20/104 de la catégorie Hommes 1 (nés entre 1977 et 1986), 154/1057 hommes « overall ».

La ligne d’arrivée.

Brutale chute des pulses et de la tension, chute qui engendre parfois un coma pour les coureurs les plus abîmés. Pour moi ce n’est pas loin, pendant 15min je vais voir des étoiles, mais j’ai un peu l’habitude, il faut attendre que ça passe, marcher tout doucement, boire encore plus doucement, réfléchir, regarder les compagnons de course qui ont tous fait une super journée, ceux qui arrivent après, ceux qui sont arrivés avant, tous des marathoniens. Une fille me passe la médaille souvenir autour du coup et dit « bravo Etienne ». Je tends la puce chronométrique à un papi qui me dit « merci Etienne ». Lui il est bénévole, et c’est lui qui dit merci. Moi, incapable du moindre son, je vois des étoiles.

Marc est là en 3h22min, bravo. Puis c’est les 400m entre la ligne d’arrivée et la tente où ils ont transporté nos sacs depuis la place de Milan tout à l’heure. 400m : 10 minutes dans les étoiles…

Le sac, je m’habille, je téléphone à papa, je bois, puis je reviens vers la ligne d’arrivée. Les premiers du semi-marathon, partis à 13h30, arrivent. Je suis complètement épuisé. Diego arrive, 1h24, impressionnant. On se félicite, puis je vais me placer de manière à voir Krista arriver. J’attends longtemps mais ça ne se refuse pas, je souffle, je déplace doucement mes jambes.

Krista, 2h09min55s pour son premier semi-marathon, fier d’elle ! La vidéo du finish de Krista (elle souffre !).


On reviendra à Lausanne Marathon. J’irai discuter avec les 3h10. Refaire les 30 premiers kils et surtout refaire les 12.195 derniers en gardant le rythme…


La suite ? Saintélyon 2011. Pas d'objectif de temps : l'objectif est de finir en meilleur état que la Saintélyon 2010.