courez avec moi
Ca y est, on est dimanche matin. Petit déjeuner spécial (Gatosport et boisson d’attente, comme les pros), puis lente préparation : peut-être un des meilleurs moments, assembler tout cet équipement. C’est plus excitant pour un trail mais pour un marathon c’est quand même sympa : la ceinture porte-dossard avec ses 8 gels : des petites doses d’énergie que je vais prendre tous les 5 kils – un « kil » : un kilomètre, l’élément de base de la course à pied, ce dans quoi je baigne depuis plus de deux mois d’entraînement intensif. Les kils 1 à 25 je les connais, ce sont mes amis. Les suivants… c’est ceux avec lesquels il faudra se battre. Rien ne dit que j’en sortirai vainqueur, ni aujourd’hui, ni la prochaine fois. Je le sais de mes courses précédentes, encore jamais abandonné – bon atout mental – mais parfois… boîté, marché, pleuré comme une fille…
La préparation donc : la crème pour prévenir les ampoules. Heureusement que je la mets, à la fin de la course mes pieds sont bien entamés, probablement la vitesse élevée et le fait que c’est intégralement du goudron). Les comprime-mollets comme les pros. Deux couches fines en haut – j’ai peur d’avoir froid sur la durée, rétrospectivement je n’aurais dû prendre qu’une couche.
Mes chaussures, l’équipement le plus important. Pas trop vieilles, pas trop neuves, elles sont à point. Samsung pour la musique. La montre GPS dûment chargée, qui va me dire à chaque instant si je suis « dedans ou dehors ». L’objectif, 3h10. Je sais quelle allure ça veut dire, 4min30 au kil. Sauf évènement hors de mon contrôle je tiendrai l’allure pendant le premier semi. Après… qui vivra verra. Je mets des vêtements par-dessus pour me tenir au chaud jusqu’à l’échauffement.
Tout au long de cette préparation je redonne quelques conseils à Krista, je lui souhaite bonne chance pour son premier semi-marathon qu’elle va courir à 13h30. Elle m’encourage et voilà qu’il est temps pour moi de descendre vers la place de Milan d’où je vais partir à 10h10. J’y descends à pied très lentement, je me concentre. Au fur et à mesure il y a de plus en plus de monde. Je salue et encourage Marc, un copain de Diego avec qui je me suis entraîné. Marc vise 3h15 : presque comme moi ! Il est camerounais, quand on le voit on sait qu’il est fait pour la course. Born to run. Diego c’est pareil. Il vise 1h24 au semi – et il va les faire.
Quelques foulées pour s’échauffer, tout doucement, en restant un peu dans ma bulle, un rapide coup d’œil sur la montre pour apprendre ce que je savais d’avance : les pulses sont bien au-delà de ce qu’elles devraient être à cause de la tension du moment. Une pulse (on espère en avoir plus d'une tout de même) c’est une pulsation cardiaque, un autre élément que je connais bien. Si tout va bien le marathon va se faire entre 160 et 180 pulses : ce qu’on appelle la résistance dure. A la fin du marathon si j’ai du mal, si je décroche, on aura un phénomène de dérive cardiaque : je continuerai à battre rapidement mais pour une allure moindre. C’est commun, et frustrant, le lot de ceux qui n’atteignent pas leur objectif.
10h04, je vais rejoindre mon bloc de départ. Le premier. Les africains, qui règnent en maîtres, qui vont gagner, c’est écrit d’avance, puis les tout bons, puis les comme moi : ceux qui visent entre 3h et 3h30, qui se sont entraînés sérieusement, qui on l’espère savent dans quoi ils se lancent – mais le sait-on jamais en fait ?
On attend, la tension monte, les pulses sont ridiculement hautes (à la limite c’est pas mal, ça me garde échauffé, dès le premier kil il va falloir aller vite), on compte à rebours… et c’est parti, Lausanne Marathon 2011, pour le meilleur et pour le pire.
Je me suis placé entre le meneur d’allure 3h et les meneurs 3h15. Un meneur a un drapeau dans le dos (ou dans d’autres course des ballons à l’hélium) pour être bien visible, et un groupe se forme autour de lui. C’est un coureur très expérimenté (le meneur 3h a un record de 2h21min…) qui va courir de façon régulière et amener à bon port ceux qui seront assez braves pour rester accrochés. Un jour je suivrai peut-être un meneur de 3h.
Me voici sur ce tronçon que j’ai bien travaillé, jusqu’à Dézaley (mi-chemin entre Lausanne d’où je pars, Vevey où je vais, pour revenir jusqu’à Lausanne ensuite, Jérôme dira poétiquement : pourquoi tu as fait demi-tour ? Tu avais oublié quelque chose ?). Sur ce tronçon connu, je reste dans l’allure et quand viennent les 10 kils, deuxième gel et verre d’eau, je me permets d’accélérer un peu, histoire de me dire qu’aujourd’hui c’est bien la compétition.
On passe Dézaley en trombe, ça va très bien, mais c’est normal à ce stade, ne pas accélérer outre mesure, sinon on finira mal. Me voici sur la partie que je connais moins bien, que je n’ai faite qu’en vélo ou voiture (oui c’était plus facile). Je me rends compte que comme disent les anciens il ne faut pas croire tout ce que l’on raconte, j’avais lu 60m de dénivelé mais c’est bien plus du double (au final, 147+ et 179- car on part de la place de Milan, plus haut qu’Ouchy où l’on arrive). Le dénivelé, a priori, c’est mon ami aussi cette année, préparant en même temps la SaintéLyon 2011. J’arrive à garder le rythme, le 15ème passe, on monte avant Vevey puis on y descend.
Et là c’est magique, il y a foule. Beaucoup d’enfants qui tendent la main et vous tendez la vôtre, des beaux moments. Le ciel s’est dégagé. Les jambes tiennent. Au kil 18 les voici, ces extra-terrestres qui sont déjà en sens inverse en train de rentrer. Les africains, intouchables. Très loin derrière, les tout bons. Les premières filles aussi. Puis le drapeau des 3h avec son groupe de guerriers, il y a pas mal de monde, ils s’en sortent pas mal.
Sur mon dossard est écrit mon prénom, et comme nous sommes dans les premières centaines de coureurs le public nous encourage à plein poumons, « Allez Etienne » partout, ils sont frais, tout comme nous dans ce début de course. Et m’y voici, au split, 1h34m10s, impeccable, je suis complètement dedans. Le split : le kil 21, la moitié. Si je fais le deuxième semi plus vite que le premier (la situation idéale) on parle de negative split, dans le sens inverse on parle de positive split (la situation commune, où le coureur faiblit).
Ne pas s’affoler, oui c’est bien, mais c’est bientôt, dans 5 ou 6 kils, que la course va commencer. On tourne et on continue donc en sens inverse. Cette fois je vois les coureurs qui sont derrière moi. J’essaye de me dire que le drapeau des 3h15 « est quand même loin derrière ». Jeune présomptueux. Marc est dans le groupe, je l’encourage, il m’encourage, ça va bien pour lui et moi ! J’ai l’impression de flotter, le plus beau moment de la course, kil 22 à 24, c’est l’euphorie. On tape dans les mains des enfants.
On monte à la sortie de Vevey, le kil 25 va pointer le bout de son nez, on va commencer à discuter, à savoir qui est marathonien ou pas. Et ça va être dur. Ce dénivelé qui ne me casse pas complètement les jambes m’use trop vite, je le sens bien. Le voici le 25ème, un gel, un verre d’eau. Côté nutrition je fais bien attention, je sais que ce sera assez, trop bête que la défaillance vienne de là. Rétrospectivement, et vu la chaleur relative, peut-être que j’aurais dû boire un petit peu plus d’eau tout au long de la course. Mais ça va bien de ce côté-là.
La bataille commence. Je suis indemne jusqu’au 26-27ème et passe les premiers coureurs qui ont des défaillances. Tout le monde peut en avoir, même ceux-là dont certains pensaient peut-être prétendre à un top 10… C’est le marathon qui décide, pas le coureur.
Je sens que je ne vais pas pouvoir tenir l’allure. Je m’accroche jusqu’au 30ème, peut-être n’est-ce qu’un passage à vide, ça arrive. Et non, au 30ème c’est bien pire. Impossible de garder l’allure. Nous sommes beaucoup à ralentir d’ailleurs. D’autres à défaillir, c’est-à-dire soit marcher, soit carrément s’arrêter, parfois même vomir… J’ai mal, ils ont mal, c’est dur de voir cette peine dans les yeux des compagnons de route, ceux qui sont obligés de marcher. Très dur. On essaye de les encourager au détour d’une respiration, on tape dans les mains, mais on sait que c’est dur… on espère que le public, toujours nombreux partout, les encouragera et qu’ils auront la force de finir.
Je suis forcé de ralentir, 3h10 ce n’est pas pour aujourd’hui. Pas assez d’expérience. On va faire 3h15, ce que je disais à tout le monde qui me semblait raisonnable. Mais je sais très bien, pour l’avoir lu plusieurs fois dans les récits des coureurs, que le meneur d’allure va passer très vite et que je n’ai pas beaucoup de chances de rester accroché au train.
Je ne l’attends pas, surtout pas. Je refuse de regarder derrière moi, ça me ferait mal trop tôt et ça me ferait perdre du temps ou au moins du mental. Donc je refuse de penser à quand il va me rattraper. Le plus tard possible.
Et il arrive bien trop tôt, avec son groupe de coureurs. Pas beaucoup de jeunes, c’est plus des coureurs expérimentés, la sagesse. Il arrive et on est au 35ème. Il n’y a plus qu’à s’accrocher, c’est un tout petit peu plus facile que tout à l’heure quand je courais avec d’autres compagnons d’infortune qui ralentissaient aussi. Donc je reprends un rythme acceptable. Comme toujours dans ces moments-là, chaque pas est une course entière, ça fait mal.
Je reste avec le groupe jusqu’au 36ème, mais de nouveau impossible de continuer. Si le marathon s’arrêtait au 37ème ça serait peut-être pensable, là il nous reste 6 kils…
Cruelle désillusion (ce n’est pas non plus la fin du monde mais c’est dur), je vais faire la course derrière les 3h15. Dans le dos du meneur il y a écrit en gros 3h15. Que je ne ferai pas, que je vois s’éloigner de pas en pas. Le supplice (n’exagérons pas, disons la peine, mais… c’est dur) est assez long car mine de rien j’arrive à tenir une allure pas trop horrible, donc jusqu’aux feux de Pully, au kil 41, je verrai le meneur de plus en plus loin devant.
Plusieurs années de course à pied, 2 mois d’entraînement intensif pour le voir s’éloigner tranquillement. J’ai de la chance, pas de défaillance comme ce coureur de mon âge que je passe vers le 38ème qui est en train de s’arrêter, je connais son regard désemparé, le même état d’esprit que moi en Décembre 2010 au 45ème de la SaintéLyon : un grand « pourquoi ? ». J’espère qu’il a pu repartir. Ah ce regard… dur.
Je n’en suis pas là mais je suis quand même en train de sombrer, perdre des minutes. Il va falloir tenir jusqu’au 41. Je les attends ces panneaux jaunes qui me disent 38, 39… je regarde la montre. 39, dernier gel, dernier verre d’eau, y’en a marre de devoir passer du temps à prendre ça mais si je ne le prends pas je le paierai bien cher. Ca va un peu mieux, je stabilise mon allure, qui est devenue lente par rapport à l’objectif, mais j’arrête de ralentir.
40. Il va falloir remonter vers les feux entre Pully et Lausanne. La longue ligne droite qu’on connaît tous bien. Le test. Passé 41 je serai dans les derniers instants, je finirai, on ne fait pas 41 pour ne pas faire 42.195. Mais avant c’est le test, marathonien ou pas, à défaut de 3h10.
41. J’entends au loin le bruit de l’arrivée, le vacarme de la musique et des speakers. A travers ma musique à moi. C’est bientôt là. Les feux, enfin. Et on tourne à gauche pour descendre. Et on reprend le long du lac et voici les 500 derniers mètres. Je n’arrive pas du tout à accélérer, ça sera juste pour les derniers mètres, le tapis orange, les 195 des 42.195.
Et voilà, le finish, je vois en grand le chronomètre de la course qui m’indique que si je vais très vite ça sera moins de 3h20. Toujours bon à prendre, c’est de toute façon bien mieux que mon unique temps précédent de 3h39min44s.
3h19min47s, 20/104 de la catégorie Hommes 1 (nés entre 1977 et 1986), 154/1057 hommes « overall ».
La ligne d’arrivée.
Brutale chute des pulses et de la tension, chute qui engendre parfois un coma pour les coureurs les plus abîmés. Pour moi ce n’est pas loin, pendant 15min je vais voir des étoiles, mais j’ai un peu l’habitude, il faut attendre que ça passe, marcher tout doucement, boire encore plus doucement, réfléchir, regarder les compagnons de course qui ont tous fait une super journée, ceux qui arrivent après, ceux qui sont arrivés avant, tous des marathoniens. Une fille me passe la médaille souvenir autour du coup et dit « bravo Etienne ». Je tends la puce chronométrique à un papi qui me dit « merci Etienne ». Lui il est bénévole, et c’est lui qui dit merci. Moi, incapable du moindre son, je vois des étoiles.
Marc est là en 3h22min, bravo. Puis c’est les 400m entre la ligne d’arrivée et la tente où ils ont transporté nos sacs depuis la place de Milan tout à l’heure. 400m : 10 minutes dans les étoiles…
Le sac, je m’habille, je téléphone à papa, je bois, puis je reviens vers la ligne d’arrivée. Les premiers du semi-marathon, partis à 13h30, arrivent. Je suis complètement épuisé. Diego arrive, 1h24, impressionnant. On se félicite, puis je vais me placer de manière à voir Krista arriver. J’attends longtemps mais ça ne se refuse pas, je souffle, je déplace doucement mes jambes.
Krista, 2h09min55s pour son premier semi-marathon, fier d’elle ! La vidéo du finish de Krista (elle souffre !).







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