la chance de courir
On a fait la grasse matinée jusqu'après 10h : le départ de la course est à minuit, autant capitaliser. On prend un petit-déjeûner tardif. La pogne et le nutella c'est toujours le même régal, on a bien fait de venir à l'hôtel chez mes parents ! "On" c'est Nico, Diego, Krista et moi. Krista ne court pas, elle fait partie du staff avec papa. Ils vont nous conduire, nous supporter, prendre nos sacs, nous tenir informés pendant la course...
On se retrouve tout naturellement à parler de... course à pied, sans blague. Une vidéo des champions du trail. Et puis la météo. Là on redoute le pire - ils annoncent beaucoup de pluie, toute la nuit a priori.
Diego et Nico se demandent s'ils ne devraient pas compléter un peu leur équipement en vue de ces prévisions. On va aller faire un tour au spécialiste du coin, qui nous rafermit le moral. Diego lui prend une veste et moi des gants. Nico est un guerrier, besoin de rien. Je le force quand même a prendre ma veste de rechange, l'imprudent s'en allait courir toute la nuit sans veste.
Krista confectionne les 2 gâteaux des champions. Le soir on mange des pâtes, de la salade et les gâteaux. Je rassemble l'équipement - c'est toujours un moment sympa. J'ai bien tout, impeccable.
Diego dans ma chambre alors qu'on se prépare
David nous rejoint et nous nous mettons en route vers Saint-Etienne à 2 voitures - on est plus que l'année dernière. Et les deux nouvelles recrues, Nico et Diego, vont faire bien plus que de la figuration ! En chemin on trouve un accident assez grave sur l'autoroute. Chaussée glissante. Par moments il pleut beaucoup. Ca promet...
On arrive sans encombre. Nico montre son certificat en polonais aux organisateurs, ça passe sans qu'ils ne fassent d'excès de zèle, ouf. Il ne courra donc pas en catégorie randonneurs mais bien dans la même que nous.
Nous rejoignons Jean-Claude et ses amis et nous préparons tranquillement. Toujours un peu d'appréhension. Jean-Claude nous dit de nous dépêcher, c'est déjà l'heure d'aller au départ : cette année ils l'ont mis à 10-15min du parc des expositions, au stade Geoffroy Guichard. Comme ça on va de stade en stade, pour ceux qui connaissent les frères ennemis, ASSE - OL.
Jean-Claude essaie de dormir
Diego se rend compte qu'on va partir parmi les derniers coureurs, ça fait un peu loin des coureurs qui ont son allure ou disons, celle qu'on aimerait tenir au départ. Tout le monde encourage tout le monde. Il pleuvine, rien de grave. Et c'est parti, Saintélyon 2011 !
Diego et moi adoptons un rythme rapide, jusqu'à 12km/h sur cette partie plate. Les pulsations s'envolent. Mais c'est le jour tant attendu, et puis on ralentira quand on ne pourra faire autrement, le but est pour moi de finir "bien", et surtout mieux que l'année dernière, et pour Diego de se mesurer pour la première fois avec la distance de 68kil. 69 cette année !
Derrière, le groupe Jean-Claude se forme autour du patriarche et va rester bien solidaire jusqu'après le 20ème kil.
On double beaucoup. C'est assez vallonné cette première partie. J'ai beaucoup trop chaud, je pense presque m'arrêter enlever une couche. Puis on attaque les choses sérieuses, ça monte !
Au gré des montées, vers le 12è kil, je perds Diego de vue, je le vois un peu plus loin pendant un moment puis je ne le vois plus. Il s'envole vers un temps magnifique.
Il pleut à peine. On craignait nager dans la boue, là on en a maximum jusqu'aux chevilles, rien d'insurmontable. Devant et derrière le long serpentin des frontales, c'est magnifique, c'est la Saintélyon 2011. Chaque instant est une photo à prendre dans sa mémoire.
Je me retrouve tout seul au premier ravitaillement, 16ème kil, je ne le sais pas mais en fait Diego l'a quitté il y a une poignée de minutes. En tout et pour tout je prends un morceau de banane, pour l'instant j'ai suffisamment bu et pris un premier gel "antioxydant" tout à l'heure vers le 13ème. Ce genre d'appellation (antioxydant, coup de fouet, red tonic, energix...) fait sourire notre patriarche qui lui court surtout à l'eau.
c'est magique, pas de crampes
Bonne ambiance, quand on passe dans les villages les gens nous encouragent, certaines fois il y a des groupes qui chantent, d'autres avec des lumières, tous applaudissent...
Je vais me retrouver rapidement au point culminant, au 22ème. C'est beau, les frontales devant, les frontales derrière. On aborde les premières descentes, au début je vais doucement puis comme ça ne va pas trop mal, je décide de me laisser descendre - pas non plus trop vite, mais à un rythme sympa, qui me va bien à ce moment-là, même si je ne pense pas le tenir toute la course. Ca met un peu de variété.
C'est boueux, par endroits c'est quand même bien glissant. Au bout d'un moment je n'y fais même plus attention, ça devient un milieu naturel. La boue amorti un peu les chocs, ne glisse pas autant que la neige ou le verglas de 2010, c'est plutôt agréable sauf quelques fois où je perds presque l'équilibre.
Je me retrouve à Sainte Catherine avant d'avoir eu le temps de dire "ouf". Je bois, je prends quelques trucs salés, tout à l'heure j'ai l'impression que la banane m'avait un peu serré le ventre donc je n'y reviens pas. Passé Sainte Catherine je met de la musique. Moi et la musique pendant la course c'est toujours une constante.
J'envoie un SMS à David "un mot en b..." pour parler de cette boue qui est partout. Mes chaussures toutes belles sont toutes moches.
elles n'étaient plus comme ça
Tout va bien, les genoux et les hanches, mes ennemis de l'année dernière, ne sont pas au premier plan des préoccupations cette année. Je commence à avoir mal aux pieds, mal qui va augmenter toute la course - je n'ai probablement pas encore trouvé les chaussures idéales, les miennes sont peut-être un peu trop dures. Mais au moins je suis très stable. Dans l'ensemble ça va bien donc.
Premier panneau que je remarque qui indique le nombre de kilomètres restants : 45. Un gros marathon. Ca va tirer quand même, 45 c'est beaucoup ! J'arrive assez vite sur le ravitaillement de Saint Genoux, au 34ème, à mi-course donc. Sauf blessure je devrais finir, tout se passe bien !
Je bois puis je repars tranquillement. Je n'ai plus le rythme du début mais je ne m'en soucie pas trop tant que je garde un rythme correct : l'important c'est de finir "bien". Et je décide que je ferai un ravitaillement long et paisible au 45ème, pour faire le point, bien reprendre mes esprits. Longue descente jusqu'au 45ème en question à Soucieu en Jarest (entre les jarrets soucieux, les saints genoux et au 16ème un autre saint du jarret, ils n'ont pas choisi les noms de villes au hasard ici ! Toujours drôle !). Grosse pause donc, je discute avec des coureurs, je m'étire doucement les jambes, je lis un texto de David qui me dit "Yes! Comment va ?" et auquel je réponds "45. Ca tire. Vous ?" J'espère qu'ils vont bien les compères. Dans les mains de Jean-Claude ils ne peuvent qu'aller bien. En fait David ne va pas très bien mais à ce moment là je ne le sais pas.
Un coureur me dit que ça tire quand même, qu'il fatigue un peu. Je lui dis "on a fait les deux permiers tiers. Un tiers de passif. Un tiers d'entraînement. Plus qu'un tiers, le plus difficile, celui du mental". Il rigole. Moi c'est comme ça que je vois la course, avec mon esprit qui s'interroge tout le temps j'aime bien diviser et réfléchir à tout, mettre des jalons ici et là.
Le tiers du mental c'est le plus difficile mais je suis bien préparé et côté mental je suis a peu près invincible depuis que j'ai décidé, à la Saintélyon 2010, que "si je peux avancer, j'avance". Pour l'instant cette motivation ne m'a pas quittée. Toujours se rapprocher de la ligne d'arrivée. Si je n'ai plus les moyens physiques de bouger (blessure ou autre élément très grave) je n'aurai plus le choix, mais tant que je peux, la douleur éventuelle n'est que dans la tête. Il suffit de penser à autre chose. La chance de courir.
La chance d'être ici aujourd'hui. D'avoir passé une si belle année. D'avoir des amis dans la course. Mon cher Nico. Il va s'en sortir, il est costaud. Diego qui fonce et, je n'en doute pas, qui va faire un temps canon - son temps final m'impressionne, il va faire même mieux que je n'aurais imaginé. Jean-Claude qui nous a montré la voie de la course de très longue distance. David, la force tranquille, toujours de bonne humeur ! La chance d'avoir Krista et papa qui nous aident. Krista m'a bien mis mon dossard, je vois des coureurs sur lesquels le dossard s'envole presque, ça me fait rire. La chance d'avoir deux jambes, d'être en bonne santé, de pouvoir me lancer dans une si belle aventure. D'avoir évité une pluie torrentielle qui aurait été dure à encaisser. D'avoir un travail qui me permet d'être là aujourd'hui... la chance de courir. Quand j'en parle quelques heures après avec Nico, il rajoute la chance d'avoir des personnes bénévoles qui organisent la course et font un très bon travail.

ça c'est pas une course de fillette
Dur de repartir, je resterais bien dormir. D'ailleurs j'ai fait une pause quand même un peu trop longue, il faut quand même la terminer cette course ! Mal aux pieds mais ce n'est pas une raison pour avoir mal au mental. J'ai pris du thé en sortant, du coup je n'ai pas trop froid, c'est bien ces ravitaillements où vous pouvez choisir qu'est-ce que vous prenez, à quel rythme, avec des gentilles bénévoles qui vous servent. Bon certaines donnent du Red Bull, ça me fait un peu peur, c'est en tout cas pas pour moi. Pendant une course, je vais certaines fois jusqu'au Coca (je vais d'ailleurs en prendre tout à l'heure à Sainte Foy) mais du Red Bull euh...
Il ne fait pas trop froid, le soleil va pointer le bout de son nez. Le panneau qui indique qu'il reste 20 kils est là, il s'est fait attendre quand même le coquin. Mon GPS est légèrement en avance, jamais bien. Mais bon les anciens courent bien sans tous ces instruments qui ne servent au final pas à grand chose.
Grosse montée entre le 48ème et le 50ème, celle-là me casse bien les jambes, je décide d'alterner marche et course maintenant, au gré de l'envie : je ne suis pas épuisé mais cette année il faut finir bien, donc je vais m'en donner les moyens, pas puiser trop fort dans les réserves. Enfin c'est la descente vers le dernier ravitaillement ! Le 57ème ! Celui-là est spécial. Le jour se lève, on reprend des forces, on sait qu'il n'en reste plus que 11 ou 12 et surtout c'est juste avant la montée légendaire de Sainte Foy. Coca donc. Je m'arrête un moment, j'avais pensé m'arrêter même plus mais au bout d'un instant je me dis qu'autant finir, on sera mieux sous la douche et avec le t-shirt de finisher que dans un ravitaillement avec des pieds qui me cassent les pieds (oui c'est très fin comme blague).
David m'écrit un SMS qui me dit qu'il a eu bien froid et pensé abandonner, le pauvre. Je lui réponds de reprendre courage, que ça passera. Dans la montée j'en envoie un à Jean-Claude pour le prévenir que Sainte Foy c'est toujours aussi raide. Il n'aime plus trop les montées, l'ancien. Mais s'il y en a un seul dont on savait qu'il finirait sans l'ombre d'un doute c'est lui. Il l'a finie une année avec 40 de fièvre... Il va d'ailleurs laisser filer les jeunes impertinents dont Nico, qui ont de l'énergie à revendre.
adRunning : David, Jean-Claude, moi et Nico
En haut de la montée je vois un jeune coureur (plus jeune que moi ?) qui tombe sur ses jambes et reste accroupi. Je suis juste derrière lui donc je m'arrête et je le relève. Je le regarde longuement, pas qu'il nous fasse un malaise, et je lui demande si ça va. Non ça va pas, il aime pas ce sport, il aime pas courir autant, ses frères (c'est de famille la course chez lui, comme chez Nico) sont déjà arrivés, ils vont lui dire qu'il est toujours le dernier, il a mal aux adducteurs, il ne sait pas à quoi ça sert de courir, ça monte encore beaucoup ?
Bon, j'ai tout le temps qu'il faut, autant rendre courage à un p'tit jeunot - c'est marrant, pour une fois que ça m'arrive, après avoir couru 60 kils c'est moi qui en encourage un autre, je ne suis pas suspendu à un fil (le mental) en ayant tout le corps qui fait mal. Je lui dis qu'il sera content de finir, que la douche sera agréable. Que dans quelques centaines de mètres la montée c'est fini, il ne restera que le Pont Pasteur et ses quelques marches. Je lui dis de bien faire attention à ce que disent les gens sur le finish, du genre "plus que 2 kils" alors qu'il en reste encore 3 ou 2.5, ne pas croire les passants, seulement les panneaux. Ca m'est arrivé en 2009 et en 2010 donc je sais, le public croit te faire une faveur en te disant que tu y es mais c'est l'effet exactement opposé. Mais ils sont là pour t'encourager, c'est l'essentiel. Je lui dis que si on a de la chance ils ne nous ont pas mis trop d'escaliers à la descente - c'est le cas d'ailleurs ! Tiens, on voit le panneau des 10 kils. C'est que c'est bientôt là !
Je reprends la course (on marchait tout doux avec le p'tit jeunot), je descends donc. Et me voilà sur le plat. Le finish, long et monotone, qu'on appréhende tous. Mais cette année je suis bien ! Je cours jusqu'à cette photographe qui me dit "plus que 5 kils". Réflexe immunitaire, je n'ai pas vu le panneau, elle me dit des bêtises, comme d'autres. Mon GPS serait plutôt de son avis d'ailleurs. Mais bon je n'ai pas vu le panneau, le seul indicateur qui me donne des certitudes. Je cours puis au bout d'un moment je me dis que le panneau en question (5 pour l'arrivée, vous suivez ?) est long à venir. Très long !
5
il était où le coquin ?
Et ben tant pis, je marche jusqu'à le trouver celui-là, je ne suis pas pressé, je vais de toute façon faire plus de 3h de mieux que l'année dernière, alors il vient quand il veut, quand je le verrai je relancerai pour le finish.
Il ne vient pas et ne viendra jamais, Diego m'expliquera qu'il était un peu dur à voir à côté de la photographe qui disait bien "5 kils"... Je tourne au bout de la Confluence et là je sais que je l'ai passé, ça alors. Je vois l'objectif, je reprends la course, très drôle cette surprise, et très bonne pour le moral ! Tout ça me laisse une bonne marge de progression pour l'année prochaine. Je ris de mon incrédulité qui me vient de mes expériences passées, il faudrait voir à pas devenir un vieux soupçonneux quand même.
Je me remets donc à courir, bon rythme car cette fois j'arrive et j'en ai quand même bien gardé. Le Pont Pasteur, je grimpe et descends les escaliers avec une facilité qui m'étonne. Le mental a bien fonctionné mais là c'est quand même l'entraînement qui parle, ça fait plaisir. J'encourage ceux que je double et qui me paraissent mal en point ou un peu refroidis. J'ai de l'énergie, j'essaye de leur en donner un petit peu, ça ne peut pas leur faire du mal. Enfin toujours un peu, parce-que je les dépasse, mais ils ont couru tout ça, se faire dépasser par un coureur c'est pas le plus grave.
Et le finish, je sais que Krista m'attend pour courir un bout avec moi, je pensais qu'elle viendrait jusqu'en bas du pont mais elle est un peu plus loin, elle me dit bravo. J'accélère, je visualise l'arrivée, je suis assez facile ! Belle année !
Et m'y voici ! Papa me prend en photo et m'encourage, Diego me tape dans la main, l'euphorie !
Exactement l'objectif que je m'étais fixé, arriver en ayant profité de la course de bout en bout, la tête dans les étoiles. Très mal aux pieds mais peu importe, maintenant je l'ai fait, mon grand-père n'en croira pas ses yeux et ses oreilles, plus de 3h de mieux que 2010. Vivement l'année prochaine !
9:17:12:73.
la chance de courir
Nico arrive en 10:46:59:79, en forme !
Diego était arrivé bien avant moi en 06:59:56:59, il a joué avec la barre des 7h et il a gagné.
Jean-Claude arrive en 11:06:25:67.
serial finisher
David, c'est plus dur. Il fait ce qu'il appelle très justement une "Friedli 2010". Il s'agit de passer les 12h30, et donc la course ne devient qu'une grande bataille avec soi-même, avec son propre mental. Votre corps vous crie d'arrêter à chaque pas mais vous trouvez quelque chose pour lui dire que l'esprit est le maître. Le corps est le moyen. 12:36:41:19.
Il arrive le sourire aux lèvres, on l'a tous fait. Nous en sortons grandis. Fiers d'avoir partagé cette expérience.
David au mental
Plus que jamais, après cette année qui se conclut si bien, j'ai hâte d'être à la Saintélyon 2012. Peut-être que cette fois il s'agira d'aller jouer avec certaines barrières de temps !
