Friday, April 4, 2014

La construction mentale

J'écris ce billet pour le partager avec mon cousin et ma cousine qui sont à quelques heures du départ du marathon de Paris. Ce sera le premier marathon de ma cousine, et je voulais leur dévoiler ce qui marche pour moi, face à une épreuve d'endurance ou d'ultra-endurance.

Dans une certaine mesure, il me semble être un peu malade dans ma tête. D'aucuns diraient que l'admettre c'est à moitié le soigner, mais je n'éprouve pas le besoin de me soigner jusqu'à ce jour. Bref, dans ce sens, une construction mentale aussi extrémiste que la mienne ne marchera probablement pas pour tout le monde - mais je ne peux parler que de ma propre expérience.

Le mental est sans surprise une composante critique de l'effort d'endurance, dont l'essence est d'atteindre, jouer avec et repousser ses propres limites. Pour moi il constitue un tiers du bagage que l'athlète amène le jour de la compétition :
- 1/3 de passif (prédisposition, notamment cardiaque, aux sports d'endurance),
- 1/3 d'entraînement,
- 1/3 de mental.

Dans ma vision (toujours simpliste, le lecteur qui me connaît sourira), certaines courses longues sont donc divisées en trois parties, la partie toute simple au début, puis la partie où je joue la carte "entraînement", puis celle plus compliquée où il faut mobiliser le mental.


Concrètement le mental n'est à peu près qu'une seule chose : la force de ne pas abandonner. Eventuellement, sur une course plus courte, ne pas abandonner pourrait signifier garder l'allure fixée. Mais pour des courses longues où l'allure revet moins d'importance, il est même certaines fois utile de changer d'allure. Et c'est un des attraits du trail par rapport à la course sur route.

Les facteurs extérieurs

Le moyen le plus simple de ne pas se focaliser sur la douleur ou la fatigue est de penser à autre chose. Si je suis persuadé que je ne vais pas y arriver, alors je n'ai aucune chance d'y arriver. Voilà qui d'ailleurs s'applique à bien d'autres sujets qu'à la course à pied. Si je me plains (même simplement en moi-même) depuis des dizaines de kilomètre d'une douleur ici ou là, alors je crois que je tends à l'amplifier, à avoir encore plus mal, à ne voir plus que ça et me concentrer sur ma situation misérable. Et peut-être tous ces autres coureurs qui me doublent et sont tranquilles parce qu'ils sont dans une meilleure phase que moi, dur à avaler certaines fois. Tout comme, symétriquement, lorsque l'on croise le regard d'une personne qui a vraiment du mal sur un marathon ou plus, on éprouve une empathie sans limite, d'autant plus grande que l'on a déjà été à cette place. Ce regard hagard, incrédule, cette incompréhension...

Et donc ne pas y penser. Les paysages sont un moyen de s'évader. Les autres coureurs à côté, suivant le contexte (plus en trail qu'en course sur route) sont des partenaires qui partagent notre chemin et de simples mots permettent de se rassurer, de s'encourager, de s'entraîner. Les petits gamins qui tendent leur main pour qu'on leur tape dedans au passage vous redonnent 10 secondes, 1 minute. Les supporters que l'on connaît comptent double, triple ou centuple : la femme de ma vie, papa, maman, mes grands-parents... comment pourrait-on courir doucement ou pire, oser penser à l'abandon, alors qu'ils sont là ?

Il y a aussi ceux qui sont engagés sur la même course, qui sont devant ou derrière, et qui n'abandonneront pas. Certains que j'ai d'ailleurs peut-être enrôlés !

Il y a le copain avec qui je cours (Marc et notre objectif de 3:15 pour plusieurs marathons de Lausanne) - courir quelques dizaines de kilomètres avec quelqu'un, la plupart du temps en silence, c'est apprendre à se connaître beaucoup plus vite, beaucoup mieux, dans une toute autre dimension qu'un échange normal entre humains. L'effort prolongé est un lien particulier.

La musique est également dans mon cas une composante centrale, le choix de la musique relève d'une longue réflexion menée à l'entraînement : "cette année pour telle course je pourrais commencer avec ça, puis je verrais bien ça et quand je serai un peu moins bien ça passerait à ça". Elle n'est pas forcément omniprésente durant toute la course, et je l'enlève systématiquement si je cours avec quelqu'un, mais si je suis seul et que ça ne va plus, elle sera avec certitude un des outils pour me transporter ailleurs et certaines fois complètement relancer la course.

Au final, tout est bon pour trouver des sources extérieures de non-nombrilisme et de non-focalisation autour de ma petite douleur ici et là. Même les odeurs, le goût d'une boisson, tout y passe.

Les facteurs intérieurs

C'est avec les facteurs intérieurs que l'on rentre au plus profond de la psychologie de chacun. Il faut trouver la raison de continuer à courir, qui frise en ce qui me concerne avec le déni de réalité. Mais peut-être que c'est le cas de beaucoup de coureurs : comment trouver la force de courir quand on ne l'a plus ? Comment faire encore 40 kilomètres alors qu'on vient d'en faire 30 et qu'on a mal partout ?

Ma démarche est de parcourir le cheminement mental suivant, toujours le même :
- je me suis inscrit de mon plein gré,
- je me suis beaucoup entraîné,
- je suis là pour courir, pas pour pleurer,
- je suis encore capable, physiquement, d'avancer, sinon je ne me poserais pas de question,
- peut-être qu'à un moment je ne serai plus capable de l'effort physique et là je n'aurai pas le choix, je serai obligé d'arrêter,
- donc si je peux bouger c'est que je peux me rapprocher, même "infinitésimalement" peu, de l'arrivée,
- donc je m'en rapproche jusqu'à ce que je n'ai plus aucun choix.

Et voilà. Faire le choix de ne pas faire le choix d'arrêter ou d'abandonner, "quel que soit x" comme dirait mon copain Noureddine. Ce n'est pas moi qui ferait le choix conscient d'abandonner, il sera physique. Blessure immobilisante, étourdissement, effondrement. Aïe, ça y est, le lecteur a compris à quel point je suis malade, et jugera s'il est lui-même aussi inconditionnel de l'effort que moi, où s'il trouvera ailleurs des arguments pour continuer sa course. Une cause, une situation, un objectif. Mais pour moi, annuler complètement la possibilité d'abandon volontaire est simple, il suffit ensuite de s'y tenir. Je ne crois même pas que ce soit particulièrement difficile. Au lieu de me demander si j'abandonne ou pas, je cours. Ou je boîte les 9 derniers kilomètres (Saintélyon 2009).

C'est pour cela que j'ai parlé de construction mentale plutôt que de mental "tout court" : il y a un cheminement réfléchi qui m'amène à l'impossibilité d'arrêter tant que mes jambes sont capables d'avancer, ce qui, à ce jour, a toujours été le cas. Mais ne le sera peut-être pas toujours.

Des heures, des jours, des siècles plus tard (ou bien n'était-ce que quelques kilomètres ? finalement...), je franchis la ligne d'arrivée.